jeudi 6 mai 2010

Respect, bonnes manières et courtoisie

Publié dans le Journal du Barreau, avril 2010

Le rôle de l’avocat ne se limite pas à la représentation des intérêts de ses clients, il exerce aussi « une fonction publique auprès du tribunal et collabore à l’administration de la justice »[Loi sur le Barreau, L.R.Q., c. B-1, art. 2.]. Dans l’exercice de sa charge, l’avocat doit en tout temps agir « avec dignité, intégrité, honneur, respect, modération et courtoisie »[Code de déontologie des avocats, R.R.Q., c. B-1, r.1, art. 2.00.01]. Ainsi, en plus de respecter les normes déontologiques auxquelles il est assujetti, l’avocat doit adopter et maintenir, dans ses actes et ses paroles, une conduite qui s’avère à la hauteur des principes d’équité, de respect et de bonne foi sur lesquels se fonde notre système judiciaire.

Ces dispositions paraissent si claires et évidentes! N’avons-nous pas comme avocats, de par notre rôle, notre éducation et notre statut l’obligation d’aspirer à être des modèles, d’inspirer ceux qui nous entourent?

En ce sens, on ne peut qu'être profondément étonné en lisant le Guide de courtoisie professionnelle. Il faut rappeler aux confrères et consœurs de répondre avec franchise aux questions du tribunal? d'éteindre leur téléphone? de ne pas faire de sarcasme? Lors de la rencontre annuelle entre les juges en chef et le Conseil général, les membres ont été invités à travailler en atelier pour identifier, notamment, des axes de valorisation de la profession. Étonnamment, les problèmes de civilité et de courtoisie ont été soulignés à maintes reprises comme un des axes qui devrait être prioritaire. Est-ce que les « bonnes manières » ne s’enseignent plus, ou n’est-ce que le reflet de notre société à l’hédonisme triomphant?

Dans le même ordre d’idées, 20% des avocats disent avoir été victimes de discrimination, que ce soit de la part d’un client, d’un employeur, d’un collègue, … 30% disent avoir été victimes de harcèlement psychologique[Montmarquette, C. et N. Viennot-Briot, Enquête socio-économique auprès des membres du Barreau du Québec 2008, CIRANO, 2009, aux pp. 28-30]. En décembre 2008, une sentence arbitrale constatait qu’une avocate de la fonction publique avait été victime de harcèlement psychologique. En juillet 2009, la Cour supérieure rejetait, en des termes parfois cinglants, la requête en révision judiciaire[Québec (Procureur général) c. Roy, 2009 QCCS 3003 (2 juillet 2009)].

Comme le disait St-Thomas d’Aquin, « là où il y a de l’homme, il y a de l’hommerie » et la fonction publique, pas plus que toute autre organisation sociale, n’est totalement à l’abri des tensions et dérapages. Il est tout de même difficile de lire qu’après avoir été instrumental dans l’adoption de la loi visant à interdire le harcèlement psychologique[Loi modifiant la Loi sur les normes du travail et d’autres dispositions législatives, 2002, chapitre 80, Projet de loi no 143], ce même ministère aurait agi par « esprit de corps » au lieu de s’appliquer à lui-même les normes adoptées.

Personnellement, je suis extrêmement troublé que des comportements de ce type aient eu lieu entre avocats. Non pas que nous soyons au-dessus des passions humaines, loin de là et ce serait fondamentalement antinomique au rôle de l’avocat. Mais parce que je crois profondément que nous ne pouvons jouer réellement notre rôle que lorsque nous réussissons à adopter une attitude de modération, de respect et de courtoisie. Agir autrement n’est pas rendre service à son client, bien au contraire. C’est surtout contribuer à ternir l’image de la profession.

Les incivilités, le harcèlement et la discrimination, même s’ils sont clairement d’intensité inégale et ont des conséquences différentes, sont des comportements qui procèdent tous de la même déshumanisation de l’autre, à des degrés divers, certes. L’avocate à qui on refuse de confier un gros dossier, l’avocat dont le confrère ne retourne systématiquement pas les appels, l’employé qui subit la tyrannie d’un supérieur hiérarchique, tous trois se font dire, en quelque sorte, qu’ils ne valent rien, qu’ils ne valent surtout pas un quelconque respect.

À l’aulne des dossiers d’appropriation illégale et autres violations dont sont saisies les instances disciplinaires, il peut sembler futile, ou délicieusement suranné, de s’intéresser aux exigences de respect et de courtoisie. Ces exigences étant le fondement même de notre profession, il faut croire que ce serait une grave erreur de s'en désintéresser.

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