mardi 23 février 2010

Travailler plus ... oui, mais ...

Publié dans le Journal du Barreau, mars 2010

Il y a 15 ans, les principaux acteurs de notre système juridique signaient une déclaration sur la conciliation travail-famille. Prenant acte de la transformation des cellules familiales et des aspirations personnelles et professionnelles des avocats et des avocates, la déclaration invitait les principaux acteurs à rechercher des solutions souples permettant de concilier responsabilités familiales et professionnelles.

En 1961, le travailleur canadien moyen consacrait 2048 heures à un travail rémunéré; il n’y consacre plus que 1726 heures. [OCDE, « Average annual hours actually worked per worker », sur Internet : OECD.StatExtracts] On a beaucoup parlé de l’entrée massive des femmes sur le marché du travail, héritage de la Seconde Guerre mondiale : alors qu’elles n’occupaient que 37 % des emplois en 1976, le nombre de femmes sur le marché du travail a augmenté de 125 % et elles occupent maintenant 47 % des emplois. [OCDE, « Usual hours worked by weekly hour bands », sur Internet : OECD.StatExtracts] Donc même si individuellement nous travaillons moins d’heures que nos parents, puisque les deux conjoints travaillent, les heures que la famille consacre à un travail rémunéré ont augmenté de 70 %.

Mais est-ce que notre qualité de vie a augmenté proportionnellement? Il y a 50 ans, un conjoint travaillant 2000 heures arrivait à assurer une bonne qualité de vie à sa famille. Aujourd’hui, 2 conjoints travaillant 3400 heures ne semblent pas y arriver mieux. Certes, nous avons deux voitures, de belles maisons en banlieue et de grands écrans plasma… mais sommes-nous pour autant plus heureux que nos parents? Sommes-nous plus en mesure que nos parents d’assurer le bonheur de nos enfants?

Et c’est peut-être ce qui incite hommes et femmes d’aujourd’hui à repenser leur relation au travail. Au lieu de voir le travail comme une servitude à laquelle on se voue corps et âme, ils sont de plus en plus nombreux à vouloir que le travail occupe une place raisonnée dans leur vie. Ils veulent des défis professionnels stimulants, certes, mais ils veulent aussi une vie familiale épanouissante.

Et le taux de roulement des avocats dans certains secteurs de pratique me dit que nous avons encore des efforts à faire pour inventer une pratique du droit qui s’accommode aussi des aspirations personnelles. Dans un sondage mené par l’Association du jeune barreau de Montréal en 2009, 67 % des avocats et avocates pratiquant en grands cabinets affirment qu’ils accepteraient une diminution de leur salaire en contrepartie d’une diminution équivalente de leurs heures de travail. Cette proportion augmente à 81 % pour les avocates.

Mais ce message, me semble-t-il, n’est pas entendu! Alors que beaucoup d’avocats et d’avocates veulent travailler moins… ou plutôt, différemment, la culture du milieu juridique est encore fortement imprégnée des modes de pratique du siècle dernier. On évalue toujours le bon avocat à l’aulne des heures qu’il facture et de sa disponibilité au milieu de la nuit, au lieu d’intégrer des paramètres comme la satisfaction de la clientèle, la proportionnalité des moyens mis en œuvre… Combien d’avocats et d’avocates quittent la pratique privée parce qu’ils la vivent comme un empêchement à se réaliser pleinement? Ces démissions représentent un coût important, tant pour les entreprises qui les subissent, que pour les individus qui vivent un sentiment d’échec et l’ensemble de la société.

La fin mars sera l’occasion pour les partenaires du système de justice de signer à nouveau une déclaration sur la conciliation travail-famille. Ce sera l’occasion de prendre la pleine mesure de cette question. Ce sera l’occasion pour plusieurs de laisser tomber leurs œillères, d’embrasser pleinement le panorama des possibles et de sortir des ornières dans lesquelles ils sont en train de s’embourber.

Car la question est beaucoup plus large que de seulement permettre à une avocate de quitter le bureau à 17 h pour qu’elle puisse aller chercher les enfants à la garderie, à condition qu’elle se remette au travail à 21 h. Il s’agit aussi sans doute de voir les relations de travail de manière globale, dans des perspectives à moyen et long terme. Et de voir que le travail est, certes, une formidable occasion d’épanouissement, mais pas la seule source d’épanouissement, loin de là!

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